Entre un Alain Delon autoritaire et le mal du pays, Benoît Poelvoorde et Bouli Lanners ont vécu à Alicante un tournage inoubliable.
Mais particulièrement éprouvant.
Paris, le jour de la première d'Astérix aux Jeux Olympiques sur les Champs-Elysées. Les statues grecques (en plâtre) débordent sur le trottoir. Derrière les barrières Nadar, les curieux
commencent à s'agglutiner. L'événement est de taille: Delon est annoncé. A quelques mètres de là, dans leur hôtel, Benoît Poelvoorde et Stéphane Rousseau enchaînent les interviews de groupe. Dans
"Astérix aux Jeux Olympiques", le premier est Brutus, le pleutre fils de César incarné par Alain Delon. Le second interprète le poète Alafolix, amoureux transi de la fille de Samagas, le roi grec
incarné par Bouli Lanners. Ce jour-là, cette autre gueule du cinéma belge (et réalisateur d'Ultra Nova) s'"emmerde" comme un rat mort. Plus pour longtemps.
A Paris, ce jour-là, nous avons réuni Benoît Poelvoorde, plus agité que jamais, et Bouli Lanners, content d'être happé de son fauteuil,
pour une franche conversation. Entre Belges. Voici donc ce que vous n'entendrez pas à la télévision française...

Toi, tu n'es pas calmé.
Benoît Poelvoorde : Non, ici, tu ne peux pas te calmer. T'imagines pas les moments de dépression qu'on a vécus sur ce tournage. Jamais
connu des moments pareils.
Bouli Lanners : Moi non plus.
B.P. : Putain, on regardait Télétourisme...
B.L. : Et Antenne Soir.
B.P. : (Il hurle) Antenne Soir! (L'émission n'existant plus depuis des années, on imagine qu'ils parlent du J.T. - NDLR) Pour se donner du courage. On regardait
le Tour de France quand il passait en Belgique pour voir les maisons. Les pierres.
B.L. : Sociologiquement, ça nous a permis d'apprendre plein de choses. Par exemple, que le Belge dit souvent "Très très". Il fait "très très" froid. J'ai "très très"
faim. Les Français ne disent pas ça.
B.P. : Et les adverbes! Une chiée d'adverbes.
B.L. : D'ailleurs, généralement, c'était un adverbe suivi de "très très". (Ils éclatent de
rire)
Bon, allons-y. Benoît,
lors du tournage, tu as souvent donné la réplique à Delon.
B.P. : Oui, mais Bouli peut-être plus que moi.
B.L. : C'est vrai, j'ai passé beaucoup de temps avec Delon. On était tout le temps ensemble.
B.P. : Moi, avec Delon, c'était - comment dire... Je ne le voyais pas, en fait. On ne tourne pas avec Delon: Delon vient, il tourne, il se casse. T'as pas vraiment de relation
avec lui. En plus, il fait peur. Pas à nous: à l'équipe. Du coup, tu tournes dans une ambiance tendue de merde. A cause d'une personne hyper-autoritaire.
Ce n'est donc pas accidentel?
B.P. : Bien sûr que non!
B.L. : Il joue de son pouvoir et il en abuse.
B.P. : A la fin, c'est très désagréable. Bon ,moi, je n'ai pas trop souffert car j'ai montré que je joue comme ça, et qu'il faut l'accepter ainsi. Le fait est qu'il déteste
l'impro. Il veut le texte à la virgule près.
Beaucoup de gens diront pourtant que dans le film, il s'autoparodie à merveille. A la limite, qu'il se moque de lui-même.
B.L. : Je n'ai jamais senti une once de second degré chez ce type. Je ne crois même pas qu'il en connaisse le concept.
B.P. : Non, il a joué ce rôle tel qu'il se voit;
B.L. : Moi, je peux dire aussi qu'il flippait durant le tournage. Ca faisait des années qu'il n'avait plus tourné et au début, il n'était vraiment pas à l'aise sur le plateau.
Mais son côté autoritaire nous flippait aussi.

Vous avez eu peur de lui?
B.L. : Le premier jour,
j'étais mort de trouille. Et mon entrée en matière avec Delon a aussi été très particulière.
B.P. : (excité comme un gosse) Allez, raconte, raconte!
B.L. : J'arrive sur le plateau. Premier jour de Delon. Premier jour de Bouli aussi, mais ça, tout le monde s'en foutait. Tout le monde était là. Les mecs de Pathé,
Uderzo, Depardieu. Comme ils ne s'aiment pas, ça mettait la tension.
B.P. : C'était terrible. Tu vois, le crépuscule des lâches.
B.L. : Terrifiant. J'arrive donc avec ma barbe, sur le trône, en me disant: Mais qu'est ce sur je fous là? Arrive, à côté de moi, un mec de péplum. Delon. Il me regarde,
il me regarde encore, je sentais mon coeur battre très fort. Tout à coup, il me dit: "Tu es belge, toi?" Tout bas, je dis: "Oui, oui." "T'es d'où?" " De Liège" Et là, il me
crie: "Ah, Liège, j'aime pas ça!" (Benoît Poelvoorde explose de rire)
A ce moment-là, qu'est-ce qu'on se dit?
B.L. : Que
ça commence mal. Que ça ne va pas être drôle (Benoit manque de s'étouffer). Là, Delon revient à la charge: "Mais qu'est-ce qu'ils allaient foutre à ce café des Armuriers, hein? Dans cette
braderie de merde!" Je suis là habillé en roi grec et Delon me parle d'un café tout près de chez moi, dans un quartier pourri, que même les liégeois connaissent à peine. Je me dis, c'est une
caméra cachée. Et il continue à parler, très énervé. Puis, tout à coup, je comprends: il parlait de ces deux petites filles enlevées (Stacy et Nathalie). A l'époque, on ne les avait pas
encore retrouvées. Ensuite, tous les jours, j'ai eu droit à la question: "Alors, on l'a retrouvé, ce salaud?" J'étais assimilé. Ca a été ma relation avec Delon.
B.P. : Mais tu lui as volé sa chaise! Parce qu'il faut savoir que Delon a sa chaise, qui lui a été offerte par Visconti. Bref, on ne peut même pas la regarder. Pas poser
un mouchoir dessus. Eh bien moi, je me suis assis dessus une centaine de fois. Dès qu'il avait le dos tourné. Et Bouli la lui a piquée.
B.L. : J'étais venu sur le tournage avec mon mobil-home, comme ça, dès que j'en avais plein le cul, je pouvais partir dans les montagnes. Mais il manquait un siège pour ma femme.
Maintenant, c'est bon. Je l'ai d'ailleurs incluse dans mon deuxième film (California Wash, que Bouli vient de terminer).
Quant à toi, Benoît?
B.P. : Moi, je suis allé à Delon. On était à Alicante, première semaine de tournage, tout le monde était déjà fatigué. Là, on me dit: "Faudrait que t'ailles à Paris." On
était vendredi et samedi, Delon faisait une photo pour la couverture de Paris Match. On prend un jet privé, avec maquilleuse et tout le barda - tous ce gens n'ont donc pas de week-end?-, on
arrive, Delon nous accueille et renvoie directement l'attaché de presse. "Toi, dehors!" En fait, il fout tout le monde à la porte. ensuite, il me prend, me regarde et me dit: "Toi, t'es
un acteur angoissé! C'est la preuve que t'es un grand acteur." On fait les photos, il choisit dans le tas - t'as même pas le droit à la parole, même si t'es aussi sur la photo -
et retour à Alicante. Sur place, je retrouve thomas Langmann (le réalisateur) et je lui dis: "Putain, les photos, on dirait deux tapettes de chez Michou à peine sorties
d'un bar échangiste." Langmann trouve que j'ai raison. Il prend son téléphone pour parler à Delon. La conversation a duré 17 secondes. Delon a choisi, point.

Comment peut-on sereinement entamer le tournage d'un film avec, face à soi, quelqu'un d'aussi hermétique?
B.P. : Tu t'en fous.
B.L. : Tu joues ton texte.
B.P. : Et puis, d'ailleurs, ça arrive souvent.
Et Depardieu?
B.P. : Rien à voir.
B.L. : Lui, c'est un être humain.
B.P. : Il est drôle, lui. Et il m'a beaucoup aidé. Bon, c'est un ogre et, à la fin, c'est fatigant car il dit tout letemps bite, couille, vagin, il pète et parfois quand il pête,
il dit: "Celle-là, j'aurais dû la roter." Il fait beaucoup de bruit. Il peut être odieux, mais il est fondamentalement bon. Et cool. Moi, je m'énervais sans arrêt mais lui
n'arrêtait pas de me dire "Calme-toi, on te verra de toute façon."
De fait, bien plus que Cornillac ou Depardieu, c'est toi qu'on voit dans la quasi-totalité des scènes clés du film. au point que, comme sur l'affiche, ils
passent presque pour des seconds rôles.
B.P. : Mais comme dans les BD, hein! La production a également joué la carte internationale. Dans les deux premiers, tous les gags annexes, on ne les comprenait pas à l'étranger.
Et puis, il faut bien le dire, dans les BD, tu t'emmerdes assez vite avec Astérix. Mais c'est injuste pour Clovis - Gérard, il s'en fout - car il a vraiment travaillé son personnage. Sa manière
de marcher, de bouger. Je trouvais qu'il était parfait en petit castagneur dodinant du cul, en petit français courageux.
Il faut tout de même savoir qu'on a tourné avec un an de retard parce que personne ne voulait du rôle. Tellement il est chiant. C'est simple: dans le film, Clovis n'a que des phrases
casse-couilles. Le nombre de fois que je me suis dit: "Putain, quelle phrase de merde!" Alors que moi, je n'avais qu'à hurler, crier, taper ou frapper. C'est plus facile de faire le
méchant que le gentil. Clovis, il faut lui rendre hommage. Tout comme Stéphane Rousseau. Son rôle est chiant comme la pluie! Nous, à sa place, il y a longtemps qu'on aurait trombiné la
princesse (jouée par Vanessa Hessler). Dans un film belge, elle aurait déjà été violée quatorze fois! (énorme rire)
Trois mois sur place et sur un tournage difficile: comment fait-on pour ne pas
disjoncter?
B.P. : Mais on a disjoncté. Heureusement, on se tenait les coudes. De Belgique, où il a pu revenir deux fois, Bouli me ramenait du saucisson
gaumais.
B.L. : Du sirop de Liège.
B.P. : Il me faisait à manger, dans ma villa hollywoodienne. On était gênés: c'était tellement énorme! J'avais une villa de dealer. Deux femmes de ménage passaient trois fois par
semaine. On restait dehors, dans la piscine qui donnait que la mer, à attendre qu'elles s'en aillent; ça faisait tellement friqué. Elles ont sûrement dû se dire: "Mais quels
connards, quels blaireaux, et tout blancs en plus!" Une vraie baraque de chleuhs. Hein, Bouli, toi qui connais quand même les cantons de l'Est, t'as reconnu le trait! Ce qui a sauvé Bouli,
c'est qu'il écrivait son scénario.
B.L. : C'est vrai. J'étais mal au début. Ma femme a dû croire en lisant mes e-mails que j'allais me pendre. Après mon premier break en Belgique, je suis revenu plus léger.
B.P. : Moi, je ne pouvais pas, j'étais tout le temps dedans.

On a compris que ça n'a pas été une partie de plaisir, mais certains moments ont dû
être jouissifs.
B.L. : J'ai quand même fait quelques belles rencontres. Comme Stéphane Rousseau. Des moments rares, inattendus mais, c'est vrai, jouissifs.
B.P. : Stéphane, pareil. Ou jouer avec Cornillac au "Milles Bornes", génial. Cela dit, quand j'ai eu dis jours de congé, je me suis surpris à filmer la pluie. Y a rien à faire,
quand t'es cinq mois loin de chez toi... Et puis, c'est Alicante. Le charter pour y aller est à 28 euros. Donc, la population que tu croises là-bas, c'est la déprime la plus absolue. C'est ça ou
des retraités espagnols. C'est le Liban après les bombes. Il n'y a rien, sauf la mer.
B.L. : Et il y a des grues à perte de vue car ça construit, là-bas. Pour moi, Alicante, c'est une vision de l'enfer. Dix milliards de strings au bord des routes, ça en devient
écoeurant.
B.P. : Sans compter les anglais qui y débarquent pour une seule chose: se bourrer la gueule comme des singes.
Dans tout ça, il a tout de même l'une ou l'autre
joie?
B.L. : Ca oui: celle d'être rentré.
B.P. : C'est ça: je l'ai fait mais, surtout, j'en suis revenu ! (double rire gigantesque)
Propos recueillis par Pascal Stevens pour
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