Samedi 15 décembre 2007

Le réalisateur Benoît Mariage a accepté de revenir en notre compagnie sur son nouveau long-métrage, Cowboy, et de sa collaboration qui ne date pas d'hier avec son complice, l'autre "Ben", l'acteur Benoît Poelvoorde.

Cowboy est votre troisième film avec
Benoît Poelvoorde
. Quel regard portez-vous sur ces dix ans de collaboration ?
Il a joué effectivement dans mon court métrage Le signaleur, puis dans mon premier long,
Les convoyeurs attendent
, et enfin aujourd’hui dans Cowboy. C’est un ami et il habite la même ville que moi, donc on est toujours resté en contact, même quand on ne travaillait pas ensemble. On était d’accord sur le fait que l’expérience avait été bénéfique et que l’enjeu artistique nous avait plu. En revanche, il n’y avait pas de place pour lui dans mon deuxième film, L’autre, mais on savait qu’on se retrouverait. Pour Cowboy, en revanche, c’était une évidence qu’il incarne ce journaliste un peu coincé.

Vous avez écrit son rôle sur mesure ?
Dès que j’ai eu l’idée, je lui ai parlé et je l’ai impliqué dans ce projet et il m’a dit : « Il n’y a aucun problème, je fais ton film », sans même avoir lu le scénario. 

                          

Pourtant il a parcouru un sacré bout de chemin sur le plan professionnel depuis
Les convoyeurs attendent, il y a huit ans…
Il était surtout plus cher pour la production [rires]. Pour moi, ça ne changeait rien. Ce qui était intéressant, c’est qu’entre-temps il a beaucoup tourné et j’ai bénéficié de son expérience accrue. Sa personnalité et son talent n’ont pas changé, mais il a mûri et, à 40 ans, il possède aujourd’hui une épaisseur affective et psychologique plus grande parce que son expérience de vie est plus large. Peut-être parce qu’avec l’âge, on accumule des souffrances et qu’avec un spectre plus large, on a forcément un matériau humain plus intéressant pour un cinéaste. En outre, il a peut-être aussi plus de rigueur parce que maintenant il a un statut à défendre et qu’il a une position telle qu’il est devenu aussi plus exigeant. Sur le plateau de Cowboy, on avait plus de discussions et de confrontations que sur Les convoyeurs attendent.

Il arrive encore à vous surprendre ?
Bien sûr. Il m’a surpris notamment dans la dernière partie du film, dans ses scènes d’émotion et de fragilisation. Là, j’ai vraiment eu l’impression qu’il y avait un masque qui tombait et qu’on pouvait découvrir une authenticité que je n’avais jamais vue avant au cinéma. Je suis très honoré de la confiance qu’il m’accorde parce que je la trouve parfois démesurée. C’est comme dans les équipes de foot. Moi, j’étais un grand supporter de l’équipe d’Anderlecht des années soixante-dix dans laquelle il y avait un joueur formidable qui s’appelait Robbie Rensenbrink. Mais il y avait toujours derrière lui un milieu de terrain qui ramassait et qui lui servait tous les bons ballons. Donc, moi, si je peux servir des bons ballons à Benoît, je serai très heureux, parce que je pense qu’il a une telle envergure et une telle personnalité que c’est déjà formidable d’être à ses côtés.

Considérez-vous cet autre Benoît comme votre double de cinéma ?
Non, parce que sa nature est trop différente de la mienne. Les gens le croient dans une dérision et une ironie systématiques. Or, la vraie richesse de notre collaboration, c’est que je garde mon univers, que lui superpose le sien par-dessus et que le mélange des deux apporte une plus-value. On n’est jamais dans la redondance. Car même si j’écris en pensant à lui, je garde mes envies, mes sujets de prédilection et mes obsessions. L’erreur consisterait à le singer dans l’écriture et de lui donner ça à jouer, parce que là on serait dans la redondance, ce qui est parfois le cas. Ben[oît] est un acteur exceptionnel, car il possède un immense sens comique, y compris dans la vie. Comme De Funès, il peut jouer la veulerie et la lâcheté, des sentiments qui font toujours rire au cinéma. Mais, en plus, il a le spectre de la puissance de De Niro et la fragilité de
Bourvil
. Quand De Funès apparaît à l’écran, on ne voit que lui. Or, il y chez Ben la même énergie dans la parole, dans le débit, dans la façon de timbrer les phrases et de les marteler qui fait qu’on rentre tout de suite en captation. Et je pense que c’est aussi très rare.

Que vous apporte le fait qu’il soit aussi auteur ?
C’est un grand bonheur. Parce qu’il a une telle personnalité qu’il remet parfois en cause les scènes. Alors il faut mouiller le maillot, parce que lui aussi le mouille. Mais c’est vrai aussi pour les techniciens qui m’entourent depuis dix ans. Ce ne sont pas que des exécutants, mais des gens qui possèdent aussi un vrai regard et sur lesquels je peux m’appuyer pour améliorer le filmage.

Est-ce que le personnage de journaliste incarné par Benoît Poelvoorde vous a été inspiré par quelqu’un que vous avez côtoyé lorsque vous travailliez pour l’émission télévisée “Strip-tease” ?
Il y a effectivement beaucoup de choses qui font partie de ce sentiment d’instrumentaliser les gens au profit d’un objet de reconnaissance personnelle. Donc on va chercher quelque chose qui va asseoir une forme de notoriété, ce qui est une démarche très ambiguë.

Est-ce que ce ne sont pas les mauvais documentaristes qui procèdent ainsi ?
C’est le rapport à la manipulation, mais quand on n’a pas ce qu’on veut, on est toujours tenté d’emmener les gens là où on pense qu’ils doivent aller. À un moment donné, on se trouve toujours confronté à ce problème déontologique. Or ce questionnement incessant est aussi l’un des moteurs de cette écriture. J’ai collaboré à l’émission “Strip-tease” il y a une quinzaine d’années et sur un film que j’ai consacré à un gamin qui faisait du moto-cross et dont le père rêvait de faire un champion, je suis sorti avec un vrai malaise car le père opérait un vrai transfert sur son gamin, ce qui n’était pas très sain pour sa santé psychologique. Là, je ne lui ai fait aucun cadeau et cette situation, je ne l’ai pas envisagée mais dévisagée, parce que cette situation me renvoyait à moi des images non réconciliées avec moi-même. Une belle personne et un bon documentariste, c’est quelqu’un qui parvient à envisager toutes les situations sans effectuer le moindre transfert affectif. Or, je pense que le personnage de Daniel Piron [Benoît Poelvoorde] dans Cowboy est un personnage qui dévisage la réalité autour de lui parce qu’il n’est pas réconcilié avec lui-même. Et quand dans la scène du café, qui est celle que je préfère, son cameraman filme son jugement avec bienveillance, lui a d’autant plus de mal à avoir ce regard qu’il ne s’aime pas lui-même. Là, on est au cœur du sujet.

Vous avez rencontré des gens comme lui ?
Dans le film, je ris davantage de moi-même que des autres. Quand j’ai débuté à “Strip-tease”, j’avais 25 ans et je venais d’un milieu bourgeois, sans me considérer bourgeois dans l’âme, mais je sentais que j’étais regardé un peu de travers par des journalistes quinquagénaires un peu aigris qui étaient d’anciens trotskistes mais qui avaient déjà du mal à se montrer fraternels avec leurs confrères, ce qui a constitué l’une des bases de l’écriture de Cowboy.

                         

Face à
Benoît Poelvoorde
, vous avez confié plusieurs rôles de Cowboy à des non professionnels. Pourquoi ?
J’adore travailler aussi avec des non professionnels et révéler des visages inconnus, mais il faut connaître leurs limites et leur donner le rythme. Ici c’est Ben qui provoque les impulsions et eux sont en position de réactivité et, là, ils me paraissent d’une justesse imbattable.

Vous faites beaucoup de prises pour parvenir à ce résultat ?
Non, mais j’ai consacré beaucoup de temps au casting pour les trouver, en leur donnant moi-même la réplique dans des improvisations. Ils ne sont jamais pareils d’une prise à l’autre, mais ils restent justes tant qu’on ne les épuise pas. Pour ce film, j’avais déjà besoin de quinze otages. Par exemple, il y a six personnes de mon village dont le chauffeur du bus, Marcel Toussaint, et même mon fils. Quand on travaille avec des non professionnels, il faut savoir anticiper le spectre de jeu que ces gens proposent naturellement, mais quand ils sont bien, ils sont imbattables. Ce qui est agréable avec les non professionnels, c’est que leur présence oxygène un tournage et remet les pendules à l’heure. Pour eux, c’est un événement exceptionnel donc ils sont loin de banaliser l’acte de filmer et ils nous remettent à notre juste place. Si j’avais attribué plein de rôles à des professionnels, j’aurais obtenu un minimum garanti, mais je n’aurais pas eu la grâce qui est aussi à un moment donné le prix du risque. Il faut faire confiance à son intuition.

Quel est le moment le plus délicat, quand vous tournez un film ?
C’est la préparation et le casting, car c’est là où on a l’impression que se nouent tous les enjeux et qu’on a toujours peur de se tromper. L’écriture est relativement sereine car ça me convient bien de travailler à l’écart du monde, même si parfois quand c’est trop long, ça peut devenir dépressif. Le tournage, on est dedans, donc on pense juste à se débrouiller avec le matériau dont on dispose. Quant au montage, c’est l’artisanat sans pression très agréable.

En tant que cinéaste, que vous inspire la situation politique à laquelle est confrontée aujourd’hui la Belgique ?
Sur le plan artistique, les Flamands sont plus avant-gardistes dans les domaines de la danse contemporaine et du théâtre. Mais paradoxalement cette singularité ne se retrouve pas dans le cinéma. Plus généralement, je suis un peu affecté parce que j’ai la nostalgie d’une Belgique qui fait partie de notre patrimoine historique. Quand on était enfants, on allait tous ensemble passer nos vacances sur la Mer du Nord, puis on a étudié avec des Flamands qui sont devenus de bons amis. Donc il y a aujourd’hui des idées préconçues qui nous dépassent. Je pense aussi que la Belgique est un pays politiquement un peu bâtard, mais c’est notre vie et notre culture d’avoir été traversé par les Hollandais, les Français et les Espagnols, et d’être toujours dans l’art du compromis pour pouvoir avancer. Mais c’est comme dans un couple : si la femme veut se barrer à tout prix, il est inutile de s’accrocher, mais il faut avoir confiance dans sa destinée.

Y a-t-il une solidarité entre les cinéastes wallons ?
Non, il n’y a que des francs-tireurs qui pratiquent des cinémas très différents. Joachim Lafosse est un héritier de
Maurice Pialat, alors que Jaco van Dormael est plus influencé par Tim Burton, que les frères Dardenne sont davantage influencés par Ken Loach et que moi je suis un peu entre les deux. La vraie singularité du cinéma belge, c’est qu’il n’y a pas d’industrie comme en France et que chaque projet est porté par un type qui doit écumer les commissions pendant deux ou trois ans et qui doit se battre individuellement. Mais il est vrai également que le succès de C'est arrivé près de chez vous et de Toto le héros ajouté aux deux Palmes d’or des frères Dardenne
a fait du cinéma un fleuron de la Wallonie pour les politiciens.

Quels sont vos références en tant que cinéaste ?
Mon cinéaste préféré est
Aki Kaurismäki, à la fois par sa personnalité, son désenchantement et ce sentiment pétri d’humanité… d’être rien. À un moment donné, le pessimisme presque profond de Kaurismäki devient paradoxalement un éloge à la fraternité et à la tendresse qui me touche beaucoup. J’aime aussi beaucoup Ken Loach, Yasujiro Ozu
et pas mal de cinéastes japonais pour la dignité des personnages qu’ils mettent en scène.

Vous n’avez pas la tentation de revenir au documentaire pour vous ressourcer ?
Non. J’ai 46 ans, j’ai fait trois films et j’ai envie de creuser mon sillon en m’améliorant. Parce que je considère ce métier comme un artisanat et que je crois très sincèrement que plus je pratiquerai ce métier, meilleur je deviendrai. 

                                                         Propos recueillis par Jean-Philippe Guerand pour 

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