En 1980, le jeune Michel Strée détourne un bus scolaire. Son but : hurler son désespoir sur les antennes de la rtbf
et attirer l’attention sur les inégalités sociales. A partir de ce fait divers, Benoit Mariage a imaginé une fiction plus vraie que nature : « Cow-Boy ». Benoit Poelvoorde et
François Damiens (les acteurs principaux) racontent leur improbable rencontre.
Le film « Cow-Boy » s’inspire d’un fait divers belge. C’est pour cette raison que
vous l’avez accepté ?
Benoit Poelvoorde : Oui Michel Strée avait pris un bus en otage. Il l’avait braqué afin de dénoncer les
injustices sociales sans cesse grandissantes. Or l’indifférence de la société est toujours autant présente de nos jours.
François Damiens : J’ai parlé avec certains otages de l’époque : ils ont vraiment eu peur. Ce long
métrage est encore d’actualité car on ne parvient pas à réduire la fracture sociale. Il y a de plus en plus de pauvres et de riches, de moins en moins de gens qui ont juste ce qu’il faut pour
vivre. A l’entame de notre vie, nous avons tous des idéaux, mais on se fait happer par la froide réalité. Et nos rêves se brisent toujours.
Dites-nous en plus sur vos rôles respectifs.
BP : J’incarne un journaliste de télé nommé Piron qui est au placard et qui pense avoir une idée de
génie en réalisant un documentaire sur un fait divers qui s’est réellement passé en Belgique dans les années 1980. Un homme qui se prend au sérieux mais qui, en définitive, se rend compte qu’il a
tout raté, Il ne s’entend pas vraiment bien avec les gens. Et surtout pas avec François.
FD : J’incarne le caméraman. Dès la première scène, vous verrez que ça ne colle pas entre nous. Le
contraire de la réalité en somme.
Votre réaction en apprenant que vous alliez tourner ensemble ?
BP : Ca m’a fait très plaisir. J’avais déjà rencontré François à l’avant première de
« Podium ». Tout de suite, nous avons été sur la même longueur d’ondes… Il faut dire qu’on était bien pétés ce soir-là ! Ca, c’est l’un de nos points communs. Il m’a fait beaucoup
rire. Je lui ai dit tout le bien que je pensais de lui. Il possède un truc génial : il aime vraiment les gens. Ca se sent dans la manière de les observer. Ce n’est pas du voyeurisme, mais de
l’amour au sens large.
FD : Moi aussi, j’étais super content. Malgré son statut professionnel, je n’ai eu aucune appréhension
à me retrouver face à lui. Au contraire, c’est la personne avec laquelle j’avais le plus envie de tourner. Je me retrouve dans son humour. Il n’a même pas un côté impressionnant parce qu’il fait
ce qu’il faut pour que tout se passe bien.
Lequel des deux a fait le premier pas vers l’autre ?
BP : François est venu me voir. A l’époque, il faisait une blague qui consistait à rencontrer un mec et
à lui déclarer : « J’aimerais bien être toi ! » Là, je me suis dit : « Ce type est fou. » Mais je ne savais évidemment pas que c’était un
gag.
FD : Benoît m’avait complètement bluffer par son jeu d’acteur et de chanteur. A près l’avant-première,
j’ai participé à une soirée bien arrosée pour pouvoir lui parler. J’ai tellement attendu que c’est finalement lui qui est venu vers moi. Je l’observais depuis deux heures. Je lui ai alors balancé
que j’avais envie d’être lui. Il m’a pris pour un débile ; mais il était 5h du mat’…
Benoît, auriez-vous aimé faire des caméras cachées comme votre
acolyte ?
Oui, mais je n’ai pas autant de talent que L’embrouille. Il a une force incroyable. Il ose tout. C’est en somme un génie dans son genre.
Pour percer dans ce milieu, il faut avoir une répartie effrayante. Sans oublier qu’il est costaud. Faut pas l’ennuyer ! Et pourtant, c’est un grand timide. Moi, j’aurais eu peur de prendre
un coup de poing en tournant…
François, vous avez connu quelques frayeurs ?
Oui. Un mec a couru derrière moi avec un couteau mais il avait tellement de tables dans le restaurant qu’il lui a été impossible de me
rattraper. Plus sérieusement, ce dont j’ai le plus peur, c’est qu’une personne fasse un malaise. Dernièrement, j’ai réalisé une caméra cachée avec une dame âgée qui s’énervait fortement. J’ai
stressé quand elle m’a dit qu’elle était cardiaque. Je tenais de la calmer, mais en vain. Plus je tentais de la raisonner, plus elle angoissait… Personnellement, je n’ai jamais craint pour ma
vie.
Benoît, vous suiviez les exploits de François L’Embrouille ?
Oui, c’est l’un des rares trucs que je regarde sur rtl-tvi. Et c’est l’un des exemples de vraie plus-value que la chaîne apporte. C’est
vraiment une émission belge. François est venu de rien et il a fidélisé le public qui se reconnaît en lui. Génial.
Comment le trouvez-vous dans ses caméras cachées ? Il exagère parfois un peu,
non ?
Pourquoi ? Il est très fort. Deux gags m’ont fait rire aux larmes : quand il a vendu des tickets de bus et quand il avait plein
de boutons partout ! La seconde fois, il était vraiment odieux. Et quand il a piégé Bruno Solo, déguisé en flic… Il a aussi arnaqué Jean- Paul Rouve. Dix minutes après, Jean-Paul me
téléphonait déjà pour ma raconter sa mésaventure.
Vous avez plusieurs points communs. Votre humeur mais aussi votre physique. Vous dites parfois
qu’il fut un handicap…
BP : Oui. Comme tous ceux qui ont un corps banal ou limite vilain. Quand on est jeune, ce n’est pas
toujours évident à vivre. Heureusement, en vieillissant, vous oubliez. Je n’ai aucun complexe. Je croque la vie à pleines dents. Contrairement à François qui doit absolument porter une queue de
cheval pour se faire remarquer…
FD : Je savais qu’il allait la sortir, celle-là ! C’est tellement facile mais vrai… Lorsque vous
êtes chauve et que vous vous faites une petite queue de 3 centimètres, il est normal que l’on se demande ce que vous avez dans la tête… Mais je n’ai pas besoin de porter des lunettes pour jouer
l’intelligent… Pour ma part je traîne quelques complexes depuis que je suis tout petit, et d’autres qui me sont venus après. J’aimerais bien être plus musclé, avoir plus de cheveux et que mes
dents soient plus serrées…
A défaut de l’aspect physique, vous avez mesuré l’effet de votre nom sur les
filles ?
BP : Je ne cache pas que je me suis pris beaucoup de râteaux avec elles. Aujourd’hui, c’es plus facile
car elles m’approchent souvent avec des idées bien précises, mais je ne suis pas naïf. J’ai 42 ans et, à cet âge-là, on décèle vite les nanas intéressées par votre popularité. Je ne dirais pas
que c’est décevant parce que ça fait aussi partie du jeu mais, personnellement, ça ne m’empêche pas de dormir. Je ne me sens pas concerné par ces choses-là. Je suis marié et fidèle. Ceci dit, je
suis resté romantique malgré les échecs.
FB : L’hypocrisie se sent immédiatement, mais ce n’est pas pour autant méchant. Les filles qui
m’approchent parce que je suis L’Embrouille ne m’énervent pas puisque, comme le dit Benoît, ça fait partie du jeu. En plus, adolescent, je redoutais beaucoup d’être rejeté par les nanas.
Tout ceci n’est pas d’actualité puisque je vis avec une femme merveilleuse.
Votre devise en amour ?
BP : Toujours se dire que ça peut s’arrêter demain.
FD : C’est un éternel recommencement et il faut essayer de zapper la routine.
Vous avez un autre point commun : le goût de la fête…
BP : Oui, oui, oui et oui. C’est plutôt le plaisir de partager des instants privilégiés dans des
moments tout à fait incongrus. On a parfois terminé des soirées avec un verre dans le nez autour d’une bonne table. Boire un coup entre potes, j’adore ça, surtout quand il s’agit de soirées
improvisées. Toutes les fêtes que j’ai prévues, comme les réveillons de Nouvel An, ont toujours été des échecs.
FD : C’est vrai que nous avons partagé quelques solides fiestas sur le tournage. Nous avons fait une
guindaille mémorable à Bruges, où ils ont refusé de nous servir à boire à 1 heure du matin. En rentrant à l’hôtel, nous n’avons reçu qu’une tranche de pain avec du fromage blanc. En contrepartie,
toute l’équipe a été chercher des bouteilles dans son minibar, avec lesquelles nous avons fait une grande pyramide et bonsoir la descente … (rires).
Vous avez déjà été accro à l’alcool et aux jeux ?
BP : Non. J’aime boire un verre. Et jouer aux cartes avec des amis. Mais de là à devenir alcoolique, il
y a une marge. Les alcoolos et les joueurs sont malheureux, croyez-moi. Moi, lorsque je ne me sens pas bien, je cherche refuge dans la solitude. Je n’aime pas être entouré.
FD : Je déteste les jeux. Question boissons, j’aime goûter à tout. Mais, tout comme Benoit, je ne tombe
pas dans l’excès si je ne me sens pas bien moralement. Boire alors que votre moral est au plus bas n’arrange pas les choses. Quand je suis au plus mal, j’aime m’entourer des gens que j’aime. Pas
pour me donner en spectacle, mais pour être soutenu.
L’étiquette d’ « amuseur public » ne vous gonfle-t-elle pas un
peu ?
BP : Je ne pense pas l’être. Par contre, je peux être sinistre. Je peux être très chiant. Cela étant,
je continue de dire que le rire est une arme magnifique. C’est une défense absolue, même contre soi. La déconne est mon arme. C’est une manière aussi de ne pas me faire emmerder lorsque je suis
sur un plateau télé, comme chez Fogiel par exemple. En allant chez lui, vous savez très bien qu’il va vous travailler et vous chercher des poux. Fogiel, c’est du « Voici » en direct
mais, au moins, vous connaissez le concept. Ceci dit, il m’arrive de refuser des émissions de télé par rapport à leur éthique douteuse. Je n’ai pas accepté d’aller à la Star Academy, par
exemple.
FD : L’étiquette, ça se décolle. Même les plus collantes. J’ai l’impression que je suir le médicament
d’une foule de gens, qu’ils se défoulent sur mon compte. Il y a des jours où j’ai plus envie d’écouter que de parler. Dans ce cas, je dis que je suis timide. Ca
m’arrange…
On a rarement vu autant de vulgarité et d’obscénité dans l’humour que de nos jours. Il est
aussi bien plus scatologique que par le passé. Un commentaire ?
BP : Le problème du rire, c’est qu’il devrait être étudié comme un orgasme : plus on en parle,
moins on l’atteint. Maintenant, l’humour est-il devenu scatologique ? On a toujours parlé de pipi-caca et du zizi. La difficulté, c’est qu’on attribue de moins en moins de poésie au rire. Il
est poétique dans la mesure où on le laisse venir comme un coupe-vent. En réalité, ce n’est pas tellement le rire qui devient vulgaire, ce sont les outils que l’on utilise pour amener les gens à
lui. Ce que je trouve vulgaire, c’est d’imposer les rires comme les applaudissements sur les plateaux, voire les rires enregistrés que l’on entend dans les sitcoms ! Ca, c’est n’importe
quoi.
FD : Tout devient drôle quand on franchit les barrières. Si vous commencez à vous autocensurer, ce
n’est plus comique.
Dans l’autre sens, ça vous arrive de pleurer… et pas de rire ?
BP : J’adore pleurer mais je n’aime pas que l’on prenne mes sentiments en otage. Et puis, je vous avoue
que la dernière fois que j’ai pleuré, c’était de peur. Je suis un peu comme les enfants.
FD : Moi, j’ai pleuré en voyant Benoit dans ce film. Je ne vous baratine pas. La scène est tellement
belle. Benoit fait de l’auto-stop. Il entre dans une voiture et s’assied à l’arrière aux cotés d’un enfant. Il le regarde et se dit humblement qu’il a tout raté : vie professionnelle comme
sentimentale. Non seulement il a raté son documentaire mais il s’est ridiculisé au sein de sa rédaction. Et, dans cette voiture, il se rend compte qu’il n’a pas de famille, qu’il doit repartir à
zéro, qu’il n’a nulle part où aller… C’est une scène tellement vraie et Benoit l’a si bien jouée qu’elle est poignante : on imagine facilement que cela peut nous arriver.
Etes-vous dans la vie comme vous êtes à l’écran?
BP : Je préfère qu’on m’accoste avec sincérité ou qu’on me tape dans le dos en disant : « Ca
va, toi ? », plutôt que de me faire des courbettes. Je sais bien que le trône où je suis assis est instable et qu’il pourrait basculer en cas de tempête. Je me sens mal à l’aise dans
les endroits pince-fesses. Je viens d’une famille populaire et je suis extraverti de nature.
FD : Je préfère un regard franc et un petit signe de l’œil ou de le main que de sentir une bonne tape
dans le dos. Et j’ai horreur que l’on m’observe longuement. Ca me gêne. Si j’avais été un peintre ou un sculpteur, j’aurais peut-être été plus extraverti. Mais dans mon cas…
Comment votre femme vit-elle votre notoriété ?
BP : Ce n’est pas toujours facile. Parfois, elle en souffre. Elle ne veut pas qu’on la voie parce
qu’elle déteste la médiatisation. Elle respecte tout à fait que je sois devenu un homme public, mais elle veut rester discrète. Elle est réservée et timide. Parfois, c’est difficile pour elle de
constater que les gens ne lui disent pas bonjour et qu’ils viennent directement chez moi. Même quand je leur dis que je suis accompagné.
FD : Les gens ne se rendent pas compte que notre entourage est souvent mis sur le côté et qu’on ne lui
accorde pas d’attention, alors qu’il a une qualité humaine incroyable puisqu’il doit tout accepter. Ma femme ressent clairement quand les gens qui viennent vers moi sont intéressés. J’ai aussi ce
petit défaut d’être un peu naïf.
Quand votre compagne entend des histoires ou des rumeurs sur votre compte, est-elle mal dans sa
peau ?
BP : Oui, ça lui fait mal mais elle gère cette ambiance dans le silence. Logique : votre femme est
votre moitié et elle agit un peu comme le ferait votre maman.
FD : J’évite toujours d’aller dans des endroits publics avec ma femme. C’est aussi une façon de la
protéger.
Benoît, vous avez des rapports tendres avec les enfants. Pourquoi n’êtes-vous pas encore père,
alors que François l’est déjà à deux reprises ?
BP : Peut-être parce que j’ai peur de ne pas être à la hauteur ? Je ne me sens pas de taille à
être père. Mais je ne sais pas pourquoi. L’avenir ? J’ai vécu quelques années dans un internat. Ca laisse des souvenirs douloureux mais incroyables. Ca m’a surtout laissé le souvenir de la
peur et du vide. Par après, je suis retourné chez ma mère et je ne l’ai quittée que pour me marier alors que j’avais 27 ans.
Dans votre cas, François, vos enfants sont votre plus grande fierté.
Oui, clairement. Ils sont mes trésors. Je suis tellement fier d’eux. Ils m’occupent sans cesse l’esprit : il faut
les élever dans une société inquiétante. Elle me fait déjà peur à moi-même ; alors, imaginez comment je dois me sentir vis-à-vis d’eux. Je les vois comme des êtres fragiles qui vont
débarquer dans cet univers gigantesque où tous les pièges sont présents. Je dois les mettre en garde sans trop les couver ou les rendre paranos. Parfois, il m’arrive d’avoir un sentiment de
culpabilité vis-à-vis d’eux, de par mon éloignement. Les quitter, c’est un déchirement.
Interview: Matt Panozzo pour
Photos: Gaetan Miclotte
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