Rencontrer Benoît Poelvoorde a quelque chose de stressant. On s’attend fatalement à ce qu’il soit un peu comme dans ses films,
flamboyant, remuant, amusant, toujours à la limite du dérapage. Mais les nouvelles du sosie de Claude François dans « Podium » n’étaient pas bonnes ces dernières semaines. Les pires ragots
couraient sur lui à Paris. Et au Festival de Namur, l’acteur était apparu en petite forme. Largement de quoi craindre de se retrouver face à un homme ingérable qui aurait, au pire, pris la grosse
tête, au mieux, pété un câble. En promotion pour « Les deux mondes », comédie sur la dépression, Benoît Poelvoorde s’est révélé attachant, terriblement humain, profondément normal avec ses doutes
intelligents, ses faiblesses attendrissantes et ses révoltes salvatrices. Il règle en tout cas ses comptes avec une certaine presse qui lui veut du mal.
Dans « Cowboy » (qui sort juste après « Les deux mondes »), vous campez un journaliste raté à la recherche du reportage qui le
réhabiliterait. Dans « Les deux mondes », vous jouez un père de famille dont on sent qu’il est en pleine crise identitaire.
Ce sont deux films sur la dépression. Celui de Benoît Mariage
est clair, net et précis. « Cowboy » évoque l’estime de soi et, surtout, sa perte. L’homme est filmé de près, dans ses échecs. Et par ses échecs, il retrouve cette estime. Avec « Les deux mondes
», on a voulu faire un film qui plairait à tous les publics. Les adultes peuvent voir aussi à travers ce divertissement l’histoire d’un homme qui est en dépression et qui retrouve foi en lui-même
— mais c’est un hasard — à travers un statut auquel il ne s’attendait pas du tout. On se demande si cette histoire est vraie ou pas. De toute façon, regardez bien tout ce que je fais : en
général, j’incarne des gens… dans l’échec.
Ou qui doutent…
Oui, vous avez raison.
Vous ne faites pas trop séducteur qui affiche plein de belles certitudes et qui y va sans aucune crainte ni appréhension…
Je serais bien
mal placé pour ça ! J’ai toujours aimé les gens qui doutent, parce que l’homme se caractérise par le doute. On a besoin de ça pour avancer. On a besoin d’échecs. En tout cas, moi… J’aime les gens
qui se trompent, qui font fausse route, les rêveurs, les Don Quichotte ! J’aime les vrais fous qui disent : « Je suis en train de me griller, mais j’y vais. » Et on en voit de moins en moins dans
notre société qui est de plus en plus conforme, lisse, polie… J’aime énormément les gens qui ouvrent leur gueule, même s’ils font erreur.
Tous les hommes ne doutent pas…
Ce sont souvent des crétins ! Dans le milieu du cinéma, il y a 99 % de gens qui ont peur et 1 % de gens arrogants et crétins. Or, le doute est permanent. On doute toujours des choix qu’on a
faits.
Comment qualifier « Les deux mondes » ?
Pour moi, c’est un divertissement uni-populaire. On a fait des projections pour les enfants. Les mômes sont impressionnés. Ils s’amusent comme des fous, parce que c’est simple. C’est aussi
l’histoire d’un type qui est en caleçon et grosses bottines, avec une couette autour de lui, et qui se bat contre 3000 mecs. C’est le rêve de tous les gosses. Qui n’a pas rêvé d’être un roi dans
ce monde ? Vu avec les yeux d’un adulte, il en va tout autrement. Les parents de Rémy parlent à sa place, sa femme le quitte avant même qu’il ait pu dire une phrase. On l’humilie même en lui
disant : « Tu peux rester quinze jours, mais si tu partais plus vite, ce ne serait pas plus mal. » On s’aperçoit aussi qu’il est victime de toutes les agressions du monde moderne.
Mais il ne fait rien non plus. Il y a parfois des moments où on a envie de le secouer !
Ce n’est pas vrai qu’il ne fait rien. Ce n’est pas un loser. Il est
discret. C’est un restaurateur de tableaux. Il n’a d’autre but dans la vie que d’être heureux. On n’est pas obligé d’avoir mille ambitions pour être heureux. Ce n’est pas pour autant qu’il se
laisse écraser. Et puis, tout à coup, on lui dit qu’il va être beaucoup mieux, qu’il va être le roi.
Au début, il ne veut pas de ce rôle de sauveur…
Evidemment ! Personne n’en voudrait ! Moi non plus. Parfois, on dit que je suis le représentant de la Belgique, ou son ambassadeur. Mais en aucun cas, vu la manière dont je me conduis, cela ne
peut être vrai. Elle aurait honte de moi. Je suis tout au plus l’ambassadeur de moi-même. Vous imaginez être responsable de millions de gens ?
Vous avez beaucoup tourné ces derniers mois : deux films sortent coup sur coup et
d’autres sont prévus en 2008. J’ai lu que vous vouliez faire un break…
Je vais préparer un spectacle. Je vais encore tourner deux films, mais au mois de mars. Entre-temps, je
vais écrire pour régler mes comptes avec le cinéma.
Vous avez des comptes à régler avec le cinéma ?
Oui. Avec le milieu du cinéma. J’ai été souvent blessé et extrêmement déçu. Je suis revenu de beaucoup de choses. J’ai envie de parler de tout ça en rigolant. Là, j’ai été la victime de plusieurs
journaux à sensation. On a raconté des mensonges, des trucs dégoûtants… Je peux répondre en faisant des procès, en demandant des publications, mais je trouve plus intelligent d’écrire sur du vrai
papier que sur du papier-toilette !
Ça vous heurte, ces histoires…
Oui, surtout quand elles sont infondées. Ça me heurte pour moi et pour ma famille. On ne peut pas écrire que j’ai été viré d’un hôpital alors que c’est faux ! Que je me bourre la gueule à
l’hôpital, que j’ai été chassé d’un film alors que ce n’est pas vrai !
Cela vous ennuie parce que vos proches s’inquiètent pour vous ?
Non, le pire, ce sont les gens qui montrent de la compassion, qui veulent vous aider. Il y a une sorte de pitié qui vous choque. Dans « Les jeunes filles », Montherlant dit qu’il faut en vouloir
à ceux qui vous veulent trop de bien. Parce qu’ils vous font du mal sans le savoir ou le vouloir… Les sujets de conversation tournent, neuf fois sur dix, après dix minutes, sur vos ennuis. Ma vie
ne se résume pas aux saloperies qu’on publie sur moi !
J’ai lu récemment une interview de vous où vous aviez l’air mal…
Je n’ai pas honte de dire que je ne suis pas bien. Ça fait partie de l’homme.
De ses doutes ?
De mes doutes, de ma dépression. J’ai une dépression nerveuse. Ce n’est un secret pour
personne et je n’en ai pas honte. La dépression nerveuse est une maladie. Ça n’a rien à voir avec vos réussites professionnelles, financières, ou quoi que ce soit. C’est quelque chose qui vous
tombe dessus. Voilà, je fais une dépression et c’est difficile à vivre pour moi. Je me soigne du mieux que je le peux.

C’est la crise de la quarantaine ?
Non ! La crise de la quarantaine, c’est trop simple. Comme si on
pouvait imaginer qu’à 40 ans — boum ! — on se sent mal. Non, ma dépression a démarré bien plus tôt, au moment de « Podium ». J’ai perdu mes deux grands-parents coup sur coup pendant ce tournage.
Je ne parle pas énormément, en fait, et je cache beaucoup en moi. Je donne de nombreuses interviews, mais je ne parle pas de moi. J’ai beaucoup enfoui en moi parce que je n’avais pas envie
d’embêter les gens avec mes problèmes. J’ai été dans une clinique publique que j’ai été obligé de quitter parce que la presse à scandale voulait faire une photo de moi endormi sur mon lit. Donc,
j’ai été obligé de partir. Je n’ai même pas pu suivre mon traitement. J’aurais pu aller dans un établissement privé qui coûte 5000 euros la semaine, mais ça ne m’intéressait pas, je voulais être
avec des gens normaux. Ceux qui m’ont le plus aidé dans ma dépression, ce ne sont pas les médecins, ni les médicaments, ce sont les autres patients.
Parce que vous discutiez avec eux ?
Oui, il y avait un mineur, un électricien, une institutrice… On était
dans le fumoir et on parlait comme des hommes ordinaires. On ne m’a jamais embêté sur mon métier et je ne les ai jamais embêtés sur le leur. Je ne me suis pas fait plus petit que je ne le suis,
je me suis mis au même niveau qu’eux. On est tous dans la même merde. C’est une saloperie, la dépression. Une vraie saloperie.
Vous commencez à cerner les racines de votre dépression ?
Non. Il faudrait que je suive une thérapie, mais quand ? Là, j’en ai pour trois mois de promo. Et après, j’enchaîne avec un tournage. Mais je la connais, ma thérapie : je vais écrire. Tout ça
sera dans mon spectacle. Ce que je déteste, c’est qu’on parle à ma place ou qu’on interprète. Comme les paparazzis n’arrivaient pas à me photographier sur mon lit, ils ont photographié la porte
de l’établissement, et puis, on raconte n’importe quoi pour que les gens lisent. Je n’ai jamais été viré de cet hôpital. Je l’ai quitté parce qu’on a voulu payer la famille de patients pour me
photographier avec un téléphone portable. C’est honteux. C’est une presse de merde. Mais c’est la règle du jeu. C’est moi qui ai commencé. Je ne peux même pas leur en vouloir… C’est moi qui ai
voulu devenir acteur, c’est normal que ça me tombe dessus.
Je vous ai rencontré une première fois en 1999 et vous aviez déjà un discours très pessimiste…
J’ai une nature très angoissée en raison d’un tas
d’éléments, dont mon enfance. Je suis comme une balançoire, cela porte un nom en psychiatrie : je suis bipolaire. Je peux être très, très haut, très enthousiaste, et puis, tout à coup, très, très
bas. Je suis maniacodépressif, sans aucun doute. Mais je le suis depuis toujours. On m’a mis dans des internats pour enfants turbulents, hyperkinétiques.
La perte de votre père expliquerait-elle cet état ?
Non, je ne le pense pas. J’ai toujours été un enfant turbulent. Mon père est mort quand j’avais 11 ans. Mais j’ai été placé dès 7 ou 8 ans. Je n’ai pas vraiment vécu une vie de famille, en dehors
du fait que ma mère m’a aimé pour quatre. Elle m’a donné tout l’amour du monde, mais un enfant, ça se construit petit. Après, vous avez des doutes, et je crois que mon anxiété, mon angoisse,
vient du fait que je ne me suis jamais senti une place autorisée. C’est la peur de l’abandon.
Que vous avez encore aujourd’hui ?
Bien sûr. Tout le monde l’a.
Que s’est-il passé avec « Cinéman » ?
Je ne peux pas en parler parce
que je suis tenu à un devoir de réserve contractuel suite à la résiliation du contrat. Mais ce qui a été écrit dans « Voici » n’est pas vrai.
En 1999, je vous avais annoncé que vous alliez devenir une star et vous m’aviez
répondu que cela ne risquait pas de vous arriver. Or, finalement, vous en êtes une !
Non, non et non, je réfute ce terme. Je ne serai jamais une star. Le cinéma en a eu besoin à
une époque où on voulait rêver et où il n’y avait pas de communication. Les choses pouvaient être totalement inventées. Maintenant, avec nos outils de communication, les stars ne peuvent plus
exister. De toute façon, elles ne servent plus à rien. Il y a d’autres modèles. Maintenant, tout un chacun passe à la télé, puis se demande ce qu’il va faire en étant devenu une star. Avant, on
passait à la télé parce qu’on était une star. Aujourd’hui, les stars, on les consomme. Avant, on les exposait comme des sculptures Art déco. A notre époque, les stars, c’est du vieux papier qu’on
torche chez les médecins et les dentistes.

Sur Facebook, vous avez 1015 amis, soit plus que Sophie Marceau et Patrick Bruel !
Ah bon ? Ça ne fait pas du tout star ! (Rires.) Mais c’est quoi ça, «
Facebook » ? Moi, je n’ai pas de site. Il y a un site officiel, mais il est fait par des fans à qui j’ai donné une autorisation. J’ai déjà dit à mes fans qu’ils devaient cesser d’acheter mes
DVD. Je vais les leur donner. Je ne suis le dieu de personne. Le cinéma est un métier de crétins. Je suis un homme ordinaire qui rend les choses extraordinaires parce qu’on me donne des textes
extraordinaires. Jouer « Les deux mondes », pour quelqu’un comme moi, qui n’aime pas voyager — le film a été tourné en Afrique du Sud —, qui suis casanier et pas courageux, c’est dément. Mais
quand je rentre chez moi, je suis un peigne-cul qui va acheter son café.
Il faut beaucoup pour que vous quittiez Namur ?
Je ne vois pas très bien ce qui me ferait partir de
Namur. J’aime ma ville, j’aime mon pays. Je ne peux pas vivre sans la Belgique. Je suis belge dans le fond de mon âme. Je peux aller faire des promos à Paris, mais je reviens toujours en
Belgique. Je ne peux pas vivre en France. Non pas parce que les Français sont désagréables, mais parce que je suis né belge et que j’ai une mentalité de Belge. Chez nous, tout est convivial. Chez
moi, je vois les arbres, le ciel. A Paris, je ne vois pas le ciel, et ça, je ne le supporte pas. Ou alors, il faut que je me paie un appart à 5 millions d’euros. Je me fiche de voir la tour
Eiffel. Si c’est pour vivre en province en France, autant vivre en Belgique. Namur est beaucoup plus belle. Je n’ai jamais quitté ma ville, sauf pour faire mes études, et je ne la quitterai
jamais, je le sais. J’en ai encore parlé cet après-midi, parce que j’ai acheté une nouvelle maison, mais je vais de nouveau déménager. Maintenant, je voudrais vivre dans un immeuble au bord de
l’eau, mais avec d’autres gens, et toujours à Namur.
Etes-vous prêt à faire l’acteur jusqu’à plus de 80 ans ?
Non, je ne jouerai pas toute ma vie. Je vais
faire du théâtre, parce que je veux régler mes comptes avec le cinéma qui m’a cassé les couilles. Je veux bien faire rigoler le public et lui parler de ma vie, de mon enfance, de ma jeunesse et
de tous ceux que j’ai rencontrés. Si vous saviez le nombre de connards qu’on croise dans ce métier… C’est dit sans méchanceté. C’est juste un constat de Belge sur le cinéma français !
Interview : Muriel Monton pour 
Photos: Danny Gys
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